Patrimoine - Article l'impartialCommission
Patrimoine
L'impartial, lundi 24 février 2003
Par Nicolas Huber
Doux paysage tout en courbes élégantes,
le jura est, en profondeur, un véritable gruyère. L'eau de pluie
dissout son sol calcaire, se glisse dans d'étroites fissures, sculpte
un réseau immense et complexe d'innombrables gouffres, grottes, galeries
ou rivières souterraines. En surface, comme chez les humains, ces abîmes
tourmentés se devinent à peine: ici l'entrée d'un gouffre
caché par de la broussaille, là une roche affleurante, ciselée
en arêtes tranchantes un lapiaz. Et il y a les dolines, parfois appelées
emposieux.
Une doline à la belle saison: un petit cratère naturel
qui contribue à l'identité de l'Arc jurassien, photo R.
Wenger
Courrier aux agriculteurs
Les dolines, ce sont un peu des collines
à l'envers: des entonnoirs aux pentes régulières s'enfonçant
dans le sol. Avec une circonférence parfois étonnamment parfaite,
large de quelques mètres à plusieurs dizaines de mètres.
Voire davantage, comme dans la vallée de La Brévine ou du côté
des Verrières. Les dolines signalent l'entrée du chemin patiemment
creusé par l'eau dans sa course vers les profondeurs (voir figure). Une
étudiante en a recensé 840, rien que sur la commune de La Chaux-de-Fonds.
Aujourd'hui, ces curiosités naturelles sont menacées.
«Comme pour de nombreux gouffres ou grottes, les dolines ont souvent servi
de dépotoirs, explique Denis Blant, de l'Institut suisse de spéléologie
et de karstologie (Isska). Ordures ménagères, plastique, ferraille,
déchets de chantier ou agricoles: ce sont parfois 50 m3 de matériaux
qui y ont été entassés, surtout depuis les années
1950. » Parfois jusqu'à combler totalement des dolines. Ce n'est
pas un hasard si certaines figurent sur la carte des sites très pollués
dressée par les autorités cantonales.
L'inquiétude est justifiée: polluer une doline, c'est contaminer
l'endroit précis où l'eau entre dans le sol. Et cette eau, dans
son efficace réseau souterrain, est très peu filtrée puisqu'elle
gagne rapidement les nappes phréatiques. «Des nappes qui fournissent
90% de l'eau potable neuchâteloise... » Les comblements de dolines
sont encore pratiqués dans de nombreuses communes, estime l'Isska. L'institut,
basé à La Chaux-de-Fonds, a donc lancé une campagne de
sensibilisation dans le canton de Neuchâtel. Il vient d'envoyer un courrier
– photos à l'appui – à tous les exécutifs communaux.
Dans quelques semaines, il enverra un autre document, aux agriculteurs cette
fois. «Nous participerons à des travaux de dépollution,
en collaboration avec l'Etat et les propriétaires des terrains concernés.»
L'Isska espère aussi que cette action lui permettra de compléter
la cartographie encore très lacunaire des dolines neuchâteloises.
Naissance d'une doline
Protection dans la
loi
Campagne de sensibilisation, certes,
mais aussi application de la législation: les décharges sauvages
sont interdites par la loi sur la protection de l'environnement. Et les dolines,
véritables marques identitaires du relief jurassien - et donc neuchâtelois
- sont protégées en tant que telles par la loi cantonale sur la
protection de la nature. «Elles font partie de notre patrimoine»,
conclut Denis Blant.
/NHU
Jura et
Préalpes
Basé à La Chaux-de-Fonds,
l'Institut suisse de spéléologie et karstologie (Isska)
a été fondé en 2000 par la Société
suisse de spéléologie. Il est soutenu par l'Office fédéral
des eaux, l'Académie suisse des sciences naturelles, les cantons
de Neuchâtel, Berne, du jura et la ville de La Chaux-de-Fonds.
Il collabore avec plusieurs universités.
Deuxième campagne
Les spécialistes de l'Isska,
dont des géologues et des biologistes, travaillent notamment
dans la recherche et la protection du patrimoine géologique.
Son domaine: le milieu souterrain et le karst, un type de relief calcaire
présent surtout ? pour ce qui est de la Suisse ? dans toute la
chaîne du jura et dans les Préalpes. La campagne de protection
des dolines est la deuxième qu'il mène. Il y a un an,
la première, analogue, visait à la sauvegarde des grottes.
/nhu